Assomption, le 15 août 2016.

Homélie prononcée par le Très Révérend Père Dom Bertrand de Hédouville,
Abbé de Notre-Dame de Randol,

assomption Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen.

La Vierge Marie, la toute pleine de grâces, Marie la Mère de Jésus, Marie la Mère de Dieu, après le cours de sa vie terrestre, fut élevée en corps et en âme aux cieux pour être ainsi plus entièrement conforme à son Fils, Seigneur des seigneurs, victorieux du péché et de la mort.

Le sensus fidei, cette intuition qui a sa source dans les dons du Saint Esprit, et qui nous conduit vers la vérité toute entière, nous dit que là, au ciel, Marie vit, que son humanité est rayonnante, et que son âme se rassasie de façon éternelle de la Beauté ineffable de Dieu. Devant la Trinité Sainte, Elle intercède toujours pour nous, pauvre gens qui nous débattons, plutôt mal que bien, sur la terre.

Aussi depuis deux mille ans, ceux qui suivent son Fils Jésus Christ, certes assez souvent à la traîne, lèvent les yeux vers cette Femme qui est dans le ciel enveloppée du soleil, la lune sous les pieds, et couronnée de douze étoiles Ap 12.

Ce regard persévérant à travers les siècles de milliers et de milliers d'âmes vers ce signe grandiose qu'est Marie rayonnante de gloire, a illuminé la pensée chrétienne, et peu à peu a façonné la culture, autrefois on aurait dit « de la chrétienté », et depuis la Renaissance, ce siècle qui regarde en arrière vers le paganisme, on dit « de l'Europe ». La contemplation en esprit et en vérité de l'Assomption lumineuse, aimante et miséricordieuse de Celle qui n'est pas née de Dieu mais qui est Mère de Dieu, le regard de foi et d'espérance porté vers Elle, va imbiber dans ses grandes profondeurs notre civilisation, et lui donner dans ses racines : de l'amour, de la délicatesse et une ouverture au beau, au bien, au vrai et à l'un. Les yeux des artistes, qu'ils soient architectes, sculpteurs ou peintres en ont été fascinés, les oreilles des musiciens en raisonnaient, les poètes y trouvaient leur inspiration, l'intelligence des savants leur lumière, les âmes des saints leur chemin de vie. « De la culture à la foi, disait Péguy, il n'y a point, il n'y a aucunement contrariété mais, au contraire, accointances profondes».

L'icône de Marie dans le ciel aura appelé vers l'excellence, cet art que l'on atteint par l'exercice constant, car nous sommes ce que nous faisons de manière répétée Aristote. Cette contemplation quatre vingt générations de suite de l'Immaculée Reine du Ciel aura poli l'égoïste humain, l'aura éduqué à la délicatesse et au don de soi. Cette relation étroite par la prière, la pensée et peut-être aussi un peu le rêve, aura affiné l'homme, et lui aura appris notamment ce respect émerveillé vis-à-vis de la femme, fine pointe de la civilisation chrétienne. Cela l'aura aussi ouvert au mystère de la vie comme un don de Dieu. Par ailleurs, combien d'âmes qui avaient besoin d'une présence et d'une main maternelle, auront été rassurées, consolées, apaisées par la contemplation de Celle qui est cause de notre joie, sans compter que ce regard vers le ciel nous avait donné de la largeur, de la hauteur et de la profondeur, le mystère de l'Assomption introduisant de façon aimable et vrai dans l'éternité.

Mais aujourd'hui que l'on ne lève plus les yeux vers le ciel, vers Marie et son Fils le Christ Jésus ;

Aujourd'hui que l'on a renoncé à la transcendance, on ne sait même plus qu'il y a un haut ;

Aujourd'hui que les regards se sont vidés, que la déculturation de masse ouvre sur la dé-civilisation française ; ne pouvant plus être illuminé par le langage du ciel, le regard de nos contemporains se retourne sur lui-même, sur une nature naturellement blessée, et ce que l'on appelle ''art contemporain'' ne sait plus que produire des œuvres laides, scatologiques, où la figure humaines est massacrée, sceau du génie diabolique s'attaquant au chef-d'œuvre de la création lui-même ;

Aujourd'hui que l'on vit sous la dictature du présent et des sens, la culture chrétienne, qui fonde l'Europe, est en danger de mort par subversion de sa substance même. En se détachant de ses idéaux qui la guidaient et en doutant de ses propres principes, l'Europe sent le souffle du vide, elle n'aime plus la vie, là est son secret Camus. Aussi est-elle devenue un terrain de choix pour les nouveaux barbares, qui ne s'en privent pas.

Que ce soit à la Rue du Bac, à Lourdes, à Pontmain ou à L'île-Bouchard, régulièrement Marie descend du Ciel pour nous dire : « Prière et pénitence». Et même à La Salette Elle pleurait sur notre pauvre humanité qui, oubliant son Dieu, ne sait plus lever les yeux vers le ciel.

Mais ne soyons pas défaitistes, l'histoire de la chrétienté depuis deux mille ans a déjà traversé des périodes d'une extrême dureté, pensons, juste pour mémoire, au ''siècle de fer'' que fut le dixième siècle avec les invasions par le nord, par l'ouest, par le sud et par l'est... ; ou au seizième siècle avec le retour du paganisme ; pour ne pas parler de la Révolution de 1789 avec ses martyrs jusque dans un petit village comme Cournols notre paroisse ; ou des totalitarismes du vingtième. Mais l'Espérance est toujours là : « à la fin mon Cœur immaculé triomphera ».

Aussi prions, prions pour la France et pour l'Europe afin qu'elles réapprennent à travers leurs épreuves à regarder vers les choses d'en haut. La vraie culture de l'esprit ne consiste-t-elle pas à pressentir à travers ombres et pénombres de la vie l'éclat de la lumière ? Dom Gérard.

Au nom du Père, et du Fils,et du Saint Esprit. Amen.