Jeudi Saint , 24 mars 2016.

Homélie prononcée par le Très Révérend Père Dom Bertrand de Hédouville,
Abbé de Notre-Dame de Randol,

assomption Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen.

L'Évangile que nous venons d'entendre nous rapporte comment le Seigneur Jésus lava les pieds de ses disciples au soir du Jeudi Saint.
À une heure aussi solennelle que celle de la dernière Cène et de l'institution de l'Eucharistie, cela peut sembler un peu prosaïque : les pieds, laver les pieds ce n'est pas très noble ! La tête, oui, elle est gardienne du cerveau, et donc de l'intelligence, et elle porte les cinq sens, aussi on sait la tenir haute, on la couronne... mais les pieds, ce qu'il y a de plus bas, la partie de nous qui touche le sol, qui marche dans la boue. On comprend un peu saint Pierre qui s'insurge devant ce geste apparemment déplacé à une telle heure et par une telle personne. Et pourtant dans la bouche de Jésus ce n'est pas une simple mention en passant, en dix versets le mot « pied » revient sept fois, et huit fois le verbe « laver ». Le Seigneur doit avoir vraiment quelque chose à nous dire là !
Il faut remarquer d'abord que nous sommes dans une civilisation de marcheurs. Combien de fois dans leur vie les Israélites n'ont-il pas fait à pied la Galilée-Jérusalem aller-retour, soit deux fois cent quarante kilomètres, et sans penser que ce pouvait être un exploit. A douze ans Jésus le faisait déjà comme tous les garçons de son âge! Dans cette culture du pèlerinage et de la marche on savait donc soigner ces bons serviteurs que sont les pieds.
Ainsi dans le monde biblique, l'usage ou la mention du lavement des pieds sont choses fréquentes. Au-delà de l'attention clinique à cette partie de nous-même qui nous permet l'équilibre, cela devient tout naturellement un geste de courtoisie, par exemple, quand Abraham sous le chêne de Mambré reçoit la visite des Trois, tout de suite :

« Qu'on apporte un peu d'eau, vous vous laverez les pieds et vous vous étendrez sous l'arbre » Gn 18, 4.

Si le geste de verser l'eau est habituellement réservé aux serviteurs, sinon à l'esclave, le maître de maison peut vouloir le faire lui-même quand il veut honorer grandement un visiteur. Jésus reprochera à Simon le Pharisien de ne pas lui avoir lavé les pieds lorsqu'il le reçut chez lui pour prendre un repas, alors que la Madeleine les inonde de ses pleurs Lc 7, 36+.
Pierre, avec son caractère primesautier, après s'être indigné que Jésus veuille lui laver les pieds, demande maintenant, non seulement à ce qu'on les lui lave, mais aussi la tête et les mains, comme le faisaient les prêtres dans la mer d'airain avant d'entrer dans le sanctuaire du temple, et cela jusqu'à seize fois pour la fête de l'Expiation Ex 30, 17. Le Seigneur lui fait comprendre que, pour avoir part avec lui, il ne s'agit plus de pureté légale.
Ici, au Cénacle, il s'agit de quelque chose de plus intérieur. Dans la Genèse, après le récit de la chute, le Seigneur Dieu s'adressant au serpent lui prédit que le lignage de la femme lui écraserait la tête, et que lui le mordrait au talon Gn 3, 15. C'est-à-dire qu'il y aura toujours en nous, dans les couches les plus basses de notre personne, un peu de venin du serpent, une plaie qui suppure. Aussi, avant d'ordonner prêtres les Apôtres et leur donner son Corps et son Sang en nourriture, Jésus veut laver et purifier cette blessure qu'ils portent et que nous portons tous au talon. C'est que l'heure de Jésus, pour laquelle il est venu, est toute proche. Il va bientôt envoyer ses apôtres annoncer la bonne nouvelle de sa résurrection sur les chemins du monde jusqu'aux extrémités de la terre, aussi se préoccupe-t-il des pieds de ses disciples.

Qu'ils sont beaux sur les montagnes les pieds du porteur de bonnes nouvelles, disait Isaïe.

Les Douze ayant l'habitude de ne comprendre la geste du Seigneur qu'au premier degré, quand Jésus aura achevé, qu'il aura repris son manteau et se sera remis à table, il leur donnera quelques explications sur ce qu'il vient de faire :

« Si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns les autres. Je vous ai donné l'exemple, pour que vous agissiez comme j'ai agis envers vous ».

Le Seigneur est un pédagogue né, il accompagne toujours son enseignement d'un geste, d'une comparaison, d'une histoire ou d'une parabole qui fait qu'on écoute et comprend mieux sa parole. Dans l'Évangile de saint Jean, l'épisode du lavement des pieds ouvre le long discours après la Cène. Entre les deux, le Seigneur consacrera le pain en son Corps et le vin en son Sang. Pour courir sur « la voie sainte » Is 35, 8 il fallait au préalable une purification, un signe pour dire son état de pécheur et en exprimer le regret.
Le Maître ne se contente pas de dire, il fait. En s'abaissant devant chacun des Douze, il veut enseigner encore une autre leçon. Il s'est agenouillé aux pieds de ses disciples pour soigner leur misère, son cœur s'est incliné vers eux. Autrement dit, il leur a appris par un exercice pratique « la miséricorde », ce mouvement d'entrailles né du constat de la pauvreté ou de la déchéance et que la compassion, la bienveillance et l'amour vont transcender. Dieu est riche en miséricorde, et celle-ci va se manifester en Jésus-Christ qui aime ses disciples jusqu'au bout des pieds.

« Venez à moi, vous tous qui peinez, et je vous soulagerai, parce que mon joug est doux et mon fardeau léger » Mt 11, 28.30.

Les Apôtres ont reçu le message, maintenant ils sont prêts à recevoir ce que le Seigneur veut leur laisser, l'Eucharistie.

Dans l'Eucharistie, Jésus fait de nous des témoins de la compassion de Dieu pour chacun de nos frères et sœurs. Ainsi autour du mystère eucharistique nait le service de la charité vis-à-vis du prochain qui consiste dans le fait que j'aime, en Dieu et avec Dieu, la personne que je n'apprécie pas ou que je ne connais pas. Cela ne peut se réaliser qu'à partir de la rencontre intime avec Dieu, une rencontre qui est devenue communion de volonté pour aller jusqu'à toucher le sentiment. J'apprends alors à regarder cette autre personne, non plus seulement avec mes yeux et mes sentiments, mais selon la perspective de Jésus-Christ, reconnaissant dans les personnes que j'approche des frères et des sœurs pour lesquels le Seigneur a donné sa vie « en les aimant jusqu'au bout ». Benoit XVI, ''Sacramentum Caritatis'', n° 88.

Au nom du Père, et du Fils,et du Saint Esprit. Amen.