Messe de Minuit de Noël, 25 décembre 2017.

Homélie prononcée par le Très Révérend Père Dom Bertrand de Hédouville,
Abbé de Notre-Dame de Randol,

noël Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen.

Dans la nuit de Bethléem, pour la première fois, Dieu laisse voir quelque chose de lui-même. Cet enfant qui vient de naître est l'Image du Dieu invisible Col 1, 15, le resplendissement de la gloire du Père, l'effigie de sa substance Heb 1, 3. Lumière née de la Lumière, il est venu briller dans les ténèbres du monde Jn 1, 5, et éclairer tout homme Jn 1, 9. Si le monde, dans sa globalité, n'a pas accueilli la Lumière, certains regards néanmoins se sont portés vers lui, et, depuis deux mille ans, ils aiment à prendre du temps pour cela, car à qui aime, avoir regardé une fois, ne suffit pas, l'intensité de l'amour multipliant le désir de la recherche  

Sur le plus beau des enfants des hommes qui vient de naître, il y a, en tout premier, le regard immaculé de Marie, sa mère. Elle s'extasie, elle s'attendrit, elle s'anéantit. Regard naturel parfait, vecteur d'un regard surnaturel profond. Aucun égoïsme ni orgueil dans les yeux de Marie, elle croit que son petit homme engendré par l'opération du Saint Esprit, est le Fils de Dieu. Aussi son regard sur lui est prière, adoration, contemplation, ce qui ne retire rien à sa tendresse maternelle, car le divin renforce l'humain.

Saint Joseph est là aussi. Depuis que l'Ange lui a dit de ne pas craindre, il ne craint plus. Aussi regarde-t-il de tous ses yeux, de toute sa force et de tout son pouvoir. Point de départ d'un regard sur l'Enfant Dieu qui va aller de jour en jour se dilatant. Quand on aime, on regarde sans cesse ce que l'on aime.

L'Évangile nous dit que l'armée céleste des Anges est là, louant Dieu Lc 2, 13. CEC 329, 333 Toute leur vocation est de contempler constamment la face du Père qui est dans les cieux Mt 18, 10. Et lorsque Dieu introduit le Premier-né dans la monde, il dit : ''Que tous les Anges de Dieu l'adorent'' Heb 1, 6. Ils voient l'Invisible. Dans le même regard, ils voient les effets et la cause. Ils s'extasient devant le plan divin.

Les Anges sont venus chercher les bergers pour qu'ils viennent voir, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté. Au milieu de la nuit les bergers voient. C'est si peu habituel qu'ils sont saisis d'une grande crainte. L'Ange leur donne un signe : « Vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche ». Les bergers se dirent alors : « Allons donc à Bethléem et voyons ». Ils vinrent donc en grande hâte et ils virent Marie, Joseph et le nouveau-né. Et l'ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit. Puis les bergers s'en retournèrent, glorifiant Dieu pour tout ce qu'ils avaient vu et entendu en accord avec ce qui leur avait été annoncé. Lc 2, 8-20.

Les Mages viendront ensuite. Ils ont vu en Orient se lever l'étoile du roi des juifs. Ils sont alors partis suivant des yeux l'astre nouveau. Après avoir perdu l'étoile de vue, la retrouvant, ils sont remplis d'une très grande joie. Et, entrant dans le logis, ils virent l'Enfant avec Marie sa mère. D'où venaient-ils ? L'Orient c'est vaste, ça va jusqu'au détroit de Béring ! Ils ont eu le temps de le désirer, ce moment. Aussi donc, comme ils sont venus pour voir, ils vont regarder, ils vont prendre tout le temps qu'il faut pour cela.

Avant, il y avait eu le pauvre aubergiste. Il fait partie de ces figures qui, de génération en génération, incarnent tous ces cœurs qui refusent de voir, yeux éteints que l'évidence même ne peut plus émouvoir, yeux qui sont passé à côté de la chance de leur vie. Encore lui, si je puis dire, il avait des excuses, il ne savait pas, il y avait le train des affaires, l'affluence, et tout et tout.

Mais Hérode, lui, n'en a aucune. Il a vu les mages, il les a écoutés raconter comment ils ont vu l'étoile. Il a compris qu'il y avait quelque chose de sérieux. Il a interrogé les doctes qui lui ont donné la bonne réponse. Mais, pris par ses ambitions, son orgueil etc., il n'a voulu voir dans cette naissance que l'apparition d'un rival.

Deux mille ans après nous sommes toujours là à regarder cet Enfant. Ce peut être : Regard sur la crèche avec sa mousse et ses santons, pétrie de tradition. À moins que ce soit un regard laïciste, sectaire ou humanitaire, ou encore mercantile. J'espère plutôt regard éduqué par la foi qui, voyant les images visibles et les faits compréhensibles, contemple les invisibles comme s'il les voyait. Regard émerveillé, mais encore dans l'obscurité, car si nous sommes tout tendus dans ce regard, nous ne voyons encore qu'avec les yeux de la foi, comme à travers un mauvais miroir. Mais cela est déjà plus que suffisant pour attendre dans l'espérance le jour sans déclin où nous verrons immédiatement, sans intermédiaire, ni raisonnement intellectuel, nous le verront lui, le Christ.

Attirant tous ces regards vers lui, il y a le regard de Jésus. Contrairement à ceux qui seront accusés d'avoir des yeux et ne pas voir, des oreilles et ne pas entendre, cet Enfant a des yeux, et des yeux qui voient. Justement l'Évangile parlera souvent du regard de Jésus. Déjà à Bethléem il voit, il voit en enfant, il voit en Dieu ; il voit tous ceux qui viennent à lui : sa mère, Joseph, les bergers… Il sait les reconnaître, échange muet entre lui et chacun. Il regarde le cœur de chacun, c'est ce qui différentie justement le regard de l'homme avec celui de Dieu : « Il savait ce qu'il y a dans l'homme », affirmera saint Jean..

Mais dans le même mouvement Jésus, dans sa vision béatifique, regarde le Père qui l'a envoyé et qui ne le perd pas du regard, regard qui fait partie de cette vie qui est relation au sein de la Trinité Sainte.

Faisant écho à tous ces regards, tout au long de la liturgie que nous célébrons cette nuit, l'Église ne peut détacher ses yeux de cet Enfant tout rempli de la plénitude de la Divinité, elle est là suspendue dans une contemplation silencieuse.

Mais pour nous, comment regarder ? L'Écriture nous le dit en une ligne : « Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu » Mt 5, 8. On a le cœur pur, dit Bossuet, quand on réserve aux yeux de Dieu ce qu'on fait de bien, qu'on se contente d'être vu de lui, et qu'on ne fait pas servir la vertu comme un fard pour tromper le monde, et s'attirer le regard de la créature. Quand on a le cœur pur, on a l'œil lumineux et l'intention droite. Autrement dit, pour voir cet Enfant selon Dieu, il faut vivre sous son regard. Et éclairé par lui dans la prière, la méditation, la lecture et la liturgie, regarder son mystère avec amour et attention.

Au nom du Père, et du Fils,et du Saint Esprit. Amen.