Messe commémorative de la translation des reliques de St Benoît, le 11 juillet 2016.

Homélie prononcée par le Très Révérend Père Dom Bertrand de Hédouville,
Abbé de Notre-Dame de Randol,

assomption Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen.

Saint Pierre dit au Seigneur :

« Nous qui avons tout quitté, tout abandonné, et t'avons suivi » Mt 19, 27.

De fait, l'évangéliste nous a dit comment Pierre et son frère André avaient laissé barque et filets, famille et village, sur un simple appel de Jésus :

« Venez à ma suite » Mt 4, 19-20,

de même pour Jacques et Jean Mt 4, 21-22, expression identique pour Matthieu le percepteur d'impôts Mt 9, 9.
Pour suivre Jésus Mt 19, 27 ils se sont donc dépouillés de tout, entrant en cela dans une vieille tradition biblique commencée avec Abraham à qui le Seigneur avait dit :

« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père» Gn 12, 1.

Et à soixante quinze ans Abraham part à l'aventure vers un pays que le Seigneur devait lui donner Gn 12, 4. On retrouve cela avec Jacob fuyant devant Esaü ; avec Moïse sortant de l'Egypte et quittant ses oignons à travers Mer Rouge et désert. Même chose avec le prophète Elie traversant le désert, dépouillé de tout, pour aller rencontrer le Seigneur Dieu sur l'Horeb I Rg 19, 1+. La sainte Famille ne fera pas autrement quand, de nuit, un Ange vient dire à Joseph :

« Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et fuit en Egypte » Mt 2, 13.

Jésus lui-même, à quelqu'un qui lui dit :

« Je te suivrai où que tu ailles »,

répond :

« Les renards ont des tanières et les oiseaux ont des nids ; le Fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer sa tête » Lc 9, 57-58.

Bien sûr, il y a aussi le cas du prodigue qui abandonne tout derrière lui, mais, lui, c'est pour partir avec son magot !
Nombre de saints se mirent à cette école de l'egredere, du « sortir », du « quitter tout pour suivre le Christ », à commencer par la grande cohorte de ces moines Irlandais, saint Colomban en tête, dont c'est cette année le quinzième centenaire, qui faisaient vœu de peregrinatio pro Dei, de ne jamais s'arrêter.
Saint Benoît n'échappera pas à cet appel à quitter maison, frère, sœur, père, mère et champ à cause du Nom de Jésus Mt 19, 29.
De fait, il commencera par laisser son village, sa famille et les propriétés de son père pour aller à Rome, qu'il quitte sans tarder pour aller vivre sous le regard de Dieu dans un coin plus paisible ; de là, pour échapper aux louanges des hommes, il s'enfonce seul dans le désert de Subiaco, qu'il quittera pour s'établir sur la montagne du Cassin, en attendant de quitter cette terre pour le Ciel.
Tout quitter, tout abandonner, même ce qu'il peut y avoir de plus cher, de plus intime dans une vie humaine, pour marcher à la suite du Christ.
La vie monastique selon saint Benoît est comme un grand saut en parachute. Il faut passer la portière du monde pour se jeter dans ce qui semble le vide, avec le seul amour de Dieu comme assurance :

« Seigneur je m'abandonne à Toi, ne me lâches pas ».

Il ne s'agit pas, cependant, de redescendre le plus doucement possible vers le monde, mais de monter dans les hauteurs!
La vie monastique est plutôt du type parachute ascensionnel. Alors se pose le problème permanent de l'aéronautique : faire plus léger, encore plus léger :

« Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » Mt 5, 8.

Ce qui se traduit, pour le fils de saint Benoît, par tout un travail de purification qui fait abandonner, avec l'aide de la grâce, les petites habitudes, des illusions, notre confort, quelques-unes de nos ambitions. Couche après couche, on abandonnera un peu de son orgueil, un peu de son égoïsme. Il y a aussi en nous toute une masse faite de sensualité, d'amour de l'argent, d'individualisme et de subjectivisme, qui est aimantée par l'esprit du monde. Mais, selon saint Benoît, ce qui est encore le plus lourd en nous, ce qui nous empêche le plus de monter, c'est notre volonté propre. Alors la Règle va essayer d'en raboter un maximum pour avancer dans les hauteurs de la connaissance de Dieu.
Pour Pierre et les Apôtres, qui ont pratiqué la sequela Christi, le terme de cette sortie d'eux-mêmes, de cette vie nomade où, marchant à la suite du Christ, ils ont été dépouillés peu à peu de tout ce qui n'est pas vouloir de Dieu en eux, la récompense est :

« Vous siègerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël» Mt 19, 28. '

'Siéger'' est signe de stabilité, tant dans le temps que dans l'espace ; les apôtres siègeront chacun sur un trône, symbole d'un pouvoir dominateur, et cela pour juger, qui est un acte proprement divin.
Adam et Eve, ayant voulu être comme des dieux, avaient goutté du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal qui devait leur permettre de juger. Mal leur en pris car leur désobéissance les firent chasser du paradis.
Les Apôtres, par leur obéissance vont boucler le cercle. Leur récompense sera ce que nos premiers parents avaient désiré : ''juger'', c'est-à-dire poser un acte divin de connaissance du bien et du mal. Ça, c'est le lot des Apôtres.
Pour les autres qui auront quitté maison, frères, sœurs, pères, mères, enfants ou champs, à cause du nom de Jésus, la récompense c'est le centuple dès ici bas et la vie éternelle Mt 19, 29.

« Le centuple ! »

Mon Père vous nous faites rire, on vous voit mourir de chaud dans vos tuniques de laine épaisse, vous n'avez ni portable, ni tablette, ni vacances, et tutti quanti... Et pourtant oui, le centuple nous l'avons bien, à commencer par le don de la foi : croire que Dieu existe, qu'il nous connait, que par le baptême il a fait sa demeure en nous, que je puis développer une amitié avec lui.

Quand je vois tous ces pauvres humains qui rampent sur la terre, ne pensant qu'à luxure, argent, jeux, incapables de lever les yeux, oubliant complètement qu'ils ont une âme immortelle capable de Dieu. Oui, vraiment en suivant saint Benoît sur les traces du Christ, le centuple et plus encore, on l'a, avec en prime : la vie éternelle.

Mais qui s'intéresse à la vie éternelle aujourd'hui, à cette possession parfaite, totale et simultanée d'une vie sans terme Boëce?
Saint Benoît, lui, ne vise qu'elle, et toute sa ''Règle des moines'' n'a de but que de nous faire courir et agir d'une façon qui nous profite pour l'éternité.

Ne nous écartant jamais de l'enseignement de ce Maître souverain qu'est le Christ – dit-il –, (...) et persévérant en sa doctrine dans le monastère jusqu'à la mort, prenons part à ses souffrances par la patience, afin de mériter d'avoir aussi part à son Royaume. (Prologue).

Au nom du Père, et du Fils,et du Saint Esprit. Amen.