Solennité de la Toussaint, 1er novembre 2017

Homélie prononcée par le Très Révérend Père Dom Bertrand de Hédouville,
Abbé de Notre-Dame de Randol,

toussaint Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen.

Le Vendredi Saint, le Seigneur Jésus est mort et il est descendu aux enfers, ce lieu mystérieux où les âmes de tous les justes, depuis le début du monde, attendaient le Rédempteur annoncé au soir même du péché originel. Alors, selon ce que dit saint Jean dans l'Apocalypse, à toutes ces âmes en attente lecture fut faite du livre de vie, et chacune fut jugée selon ses œuvres, et la mort et l'Hadès rendirent tous ceux qui étaient inscrits dans le livre de vie. Cf. Ap. 20, 11-14.

Au jour de son Ascension glorieuse, le Christ ressuscité emmena avec lui au ciel, toutes ces âmes qu'il avait rachetées de la mort par sa bienheureuse Passion.

Dès lors, cette foule immense, que personne ne peut dénombrer, est là devant le trône de l'Agneau, à chanter dans un éternel présent la gloire de Dieu et à se rassasier de sa présence Cf. Ap. 7, 9-12.

Et depuis cette date, jour après jour, année après année tous ces bienheureux sont rejoints par toutes les âmes qui se sont endormies dans le Seigneur, et qui, d'un côté du voile ou de l'autre, ont été purifiées de toutes leurs fautes, car Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu.

Aujourd'hui, la sainte liturgie nous fait vénérer et honorer tous ces saints, connus et inconnus, qui vivent en présence de Dieu dans un bonheur sans ombre. Ils ont atteint le but pour lequel chacun de nous a été voulu et créé par Dieu : être aimé par Lui et l'aimer. Tous ces bienheureux, que l'Apocalypse nous dit être revêtus de robes blanches et tenir un rameau à la main, sont l'Église du ciel, ils forment la Jérusalem nouvelle.

Le chemin du Paradis, autrement dit la demeure de Dieu avec les hommes, que le péché avait fermé nous a donc été rouvert par le Seigneur Jésus. Il s'est présenté lui-même comme « la voie, la vérité et la vie ». C'est par lui, et lui seul, que nous pouvons atteindre le Ciel, il en est la porte et le gardien, dit-il en saint Jean, il est le pont – dira Sainte Catherine –, le pont qui relie le ciel et la terre au-dessus de l'abîme du péché, le pont, voie unique par lequel il faut passer.

L'évangile des béatitudes, que nous avons entendu, nous donne comme un guide, un mode d'emploi abrégé pour acquérir l'art de passer sur ce pont, et de vivre dès ici-bas quelque chose de la vie du Ciel :

Heureux les pauvres en esprit, le Royaume des cieux est à eux.

Parole terrible et grandiose qui joint les contraires. Elle est diamétralement à l'opposé de l'esprit du monde. Quand Jésus avait fait sa grande retraite de quarante jours au désert avant de commencer sa vie publique, le Tentateur l'avait emmené sur une haute montagne, et, lui montrant tous les royaumes du monde avec leur gloire, lui avait dit : « Tout cela je te le donnerai, si tu tombes à mes pieds et m'adores » Mt 4, 8-9. Ça c'était bien du monde, tant celui d'autrefois que celui d'aujourd'hui, on s'y retrouve.

Le Seigneur dit l'inverse. D'abord il ne nous parle pas d'une multitude de royaumes de la terre, mais de l'unique Royaume des cieux. Il ne promet pas un royaume régi par la loi du plus fort ou du plus malin, du plus grand parleur ou du plus riche. Il annonce un Royaume des cieux, c'est-à-dire au-dessus de tout le contingent, il transcende toutes les faiblesses humaines, et la paix et l'amour y règnent en souverains maîtres. Il est éternel.

Et le pauvre en esprit est appelé à le posséder tout entier, et lui tout seul. Le pauvre en esprit est appelé à être roi et à gouverner le ciel. Et cela n'est pas réservé à un seul pauvre qui aurait gagné à la loterie, mais à chaque pauvre en esprit, chacun étant appelé à posséder tout et toujours, car Dieu est immense, éternel et tout-puissant.

Bienheureux les pauvres en esprit, ceux qui ne se laissent pas captiver par la matière et la sensualité, qui n'en font pas un dieu, une idole, auquel tout est sacrifié. Le pauvre en esprit, à qui le ciel et le gouvernement du ciel sont promis, a abandonné tout projet humain, sa nourriture est d'obéir à Dieu et à sa divine providence. Il est pauvre de lui-même, vide de son ''moi'', il n'est que capacité. La grâce divine peut alors se faire torrent et l'habiter en plénitude. Commence alors pour lui le Royaume des cieux qui le fera riche de Dieu.

Une fois le nombre des élus complet cette Citée Sainte doit descendre de Dieu parmi les hommes, dit encore l'Apocalypse cf. Ap 21, 2-4, et occuper toute la terre, à laquelle elle communiquera sa sainteté, sa plénitude, son incorruptibilité, sa perfection morale, son bonheur parfait. Ce seront « les cieux nouveaux et la terre nouvelle » ; ce sera l'achèvement parfait de la rédemption, la disparition complète de toute faute et de tout mal du fait que tout, alors, sera soumis à Dieu et reflètera ses infinies perfections.

Le rôle de l'Église de la terre est de hâter ce jour en installant, autant que faire se peut, avec l'aide de la grâce, le royaume de Dieu, d'abord dans les âmes par la vie liturgique et par les sacrements, puis ensuite dans les institutions terrestres. Celles-ci, certes, sont imparfaites et provisoires, mais elles sont nécessaires pour conduire l'homme, d'abord à sa fin terrestre qui est de mener une vie digne d'un racheté par le sang du Christ. Puis, si ces lois sont animées par l'esprit de l'Évangile, l'esprit des Béatitudes, elles nous aident à atteindre notre fin ultime qui est la vision de Dieu, cause du bonheur éternel de tous les élus.

Demandons à la Vierge Marie, Reine des saints, de nous conduire en hâte sur ce chemin jusqu'au sommet de la Montagne, terme bienheureux qu'elle-même a atteint le jour de son Assomption et de son couronnement au ciel.

Regina sanctorum, ora pro nobis. Amen.