Qui veut la vie et désire voir des jours heureux 

(cf. Règle de Saint Benoît – Prologue 15)

 

Chaque mois vous est proposée la figure d’un saint ou d’une sainte,

évoquant sa vie  et sa spiritualité, à travers ses propres écrits.

Ceci afin de nourrir notre vie intérieure,

et vivre des jours plus heureux avec nos amis du Ciel.

Sainte Elisabeth de la Trinité

(1880 – 1906)

 

 

 

 

Presque contemporaine de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Elisabeth Catez, orpheline de père à sept ans, grandit avec sa petite sœur ‘Guite’ auprès de leur mère. Le jour de sa première communion, elle fait une expérience profonde de la présence de Dieu en entendant la mère prieure d’un Carmel (qu’elle visitait) lui offrir la signification de son prénom : Elisabeth, « la Maison de Dieu ». Son désir d’entrer au Carmel essuiera un refus maternel jusqu’à sa majorité. En quelques années, comme jeune carmélite, comblée de dons naturels, sœur Elisabeth de la Trinité va mûrir de manière impressionnante. Intelligente et sensible, pianiste accomplie, appréciée de ses amis, délicate dans l’affection des siens, voici qu’elle s’épanouit dans le silence de la contemplation, et rayonne du bonheur d’un total oubli de soi. Elle se sait habitée au plus intime d’elle-même par la présence du Père, du Fils et de l’Esprit en qui elle reconnaît la réalité de l’amour infiniment vivant : une louange de gloire. Sœur Elisabeth de la Trinité a connu aussi la souffrance physique et morale. Unie au Christ crucifié, elle s’est totalement offerte, achevant dans sa chair la passion du Seigneur, toujours assurée d’être aimée et de pouvoir aimer. A 26 ans, on nomme le mal qui l’atteignait douloureusement depuis des mois : la maladie d’Addison, incurable à l’époque. Le 9 novembre 1906, elle fait dans la paix le don de sa vie.

Sa fête est célébrée le 8 novembre.

 

Dieu, nous a élus en Lui avant la création pour que nous soyons

immaculés et saints en sa présence, dans l’amour… (cf. Eph 1)

Nous avons été prédestinés à être la louange de sa gloire

Mais comment répondre à la dignité de cette vocation ?

Voici le secret : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi »…

Il faut être transformé en Jésus-Christ. Il importe donc que j’étudie ce divin Modèle,

afin de m’identifier si bien avec Lui que je puisse sans cesse l’exprimer aux yeux du Père.

Cette Mère de grâce va former mon âme afin que sa petite enfant soit une image vivante, « saisissante » de son premier-né, le Fils de l’Eternel, celui-là qui fut la parfaite louange de la gloire de son Père.

Pour remplir dignement mon office de Laudem gloriae, je dois me tenir à travers tout « en présence de Dieu » ; plus que cela, l’Apôtre nous dit : in caritate, c’est-à-dire en Dieu, qui me rendra immaculée et sainte à ses yeux.

L’âme qui garde encore quelque chose en son royaume intérieur, dont toutes les puissances ne sont pas « encloses » en Dieu, ne peut être une parfait louange de gloire; elle n’est pas en état de chanter sans interruption le canticum magnum, dont parle saint Paul parce que l’unité ne règne pas en elle ; et, au lieu de poursuivre sa louange à travers toutes choses dans la simplicité, il faut qu’elle réunisse sans cesse les cordes de son instrument un peu perdues de tous côtés.

Vis au-dedans avec Eux dans le ciel de ton âme ; le Père te couvrira de son ombre, mettant comme une nuée entre toi et les choses de la terre pour te garder toute sienne, Il te communiquera sa puissance pour que tu l’aimes d’un amour fort comme la mort ; le Verbe imprimera en ton âme comme en un cristal l’image de sa propre beauté, afin que tu sois pure de sa pureté, lumineuse de sa lumière ; l’Esprit Saint te transformera en une lyre mystérieuse qui, dans le silence, sous sa touche divine, produira un magnifique cantique à l’Amour ; alors tu seras “la louange de sa gloire”.

L’âme, par la simplicité du regard avec lequel elle fixe son divin objet, se trouve séparée de toute ce qui l’entoure, séparée aussi et surtout d’elle-même ; alors elle resplendit de la science de la clarté de Dieu, dont parle l’Apôtre, parce qu’elle permet à l’Être divin de se refléter en elle, et tous ses attributs lui sont communiqués. En vérité, cette âme est la louange de gloire de tous ses dons ; elle chante à travers tout et parmi les actes les plus vulgaires le canticum magnum, le canticum novum, et ce cantique fait tressaillir Dieu jusqu’en ses profondeurs.

Il est dit de Moïse qu’il était inébranlable dans sa foi comme s’il avait vu l’Invisible. Il me semble que telle doit être l’attitude d’une louange de gloire qui veut poursuivre à travers tout son hymne d’action de grâces : inébranlable dans sa foi au trop grand amour

Une louange de gloire, c’est une âme de silence qui se tient comme une lyre sous la touche mystérieuse de l’Esprit Saint afin qu’Il en fasse sortir des harmonies divines ; elle sait que la souffrance est une corde qui produit des sons plus beaux encore, aussi elle aime la voir à son instrument afin de remuer plus délicieusement le Cœur de son Dieu.

Une louange de gloire, c’est une âme qui fixe Dieu dans la foi et la simplicité ; c’est un réflecteur de tout ce qu’Il est ; c’est comme un abîme sans fond dans lequel Il peut s’écouler, s’épancher ; c’est aussi comme un cristal au travers duquel Il peut rayonner et contempler toutes ses perfections et sa propre splendeur. Une âme qui permet ainsi à l’Être divin de rassasier en elle son besoin de communiquer « tout ce qu’Il est et tout ce qu’Il a », est en réalité la louange de gloire de tous ses dons.

Enfin une louange de gloire est un être toujours dans l’action de grâces. Chacun de ses actes, de ses mouvements, chacune de ses pensées, de ses aspirations, en même temps qu’ils l’enracinent plus profondément en l’amour, sont comme un écho du sanctus éternel.

Dans le ciel de notre âme, soyons louanges de gloire de la Sainte Trinité, louanges d’amour de notre Mère immaculée. Un jour le voile tombera, nous serons introduites dans les parvis éternels, et là, nous chanterons au sein de l’Amour infini. Dieu nous donnera le nom nouveau promis au vainqueur. Quel sera-t-il ? Laudem gloriae, louange de gloire.

Dans le ciel de son âme, la louange de gloire commence déjà son office de l’éternité. Son cantique est ininterrompu, car elle est sous l’action de l’Esprit-Saint qui opère tout en elle ; et, quoiqu’elle n’en ait pas toujours conscience – car la faiblesse de la nature ne lui permet pas d’être fixée en Dieu sans distractions – elle chante toujours, elle adore toujours, elle est pour ainsi dire toute passée dans la louange et l’amour, dans la passion de la gloire de Dieu.

Au ciel, chaque âme est une louange de gloire au Père, au Verbe, à l’Esprit-Saint, parce que chaque âme est fixée dans le pur amour et ne vit plus de sa vie propre, mais de la vie de Dieu. Alors elle connaît, dit saint Paul, comme elle est connue de Lui. En d’autres termes, une louange de gloire, c’est une âme qui demeure en Dieu, qui l’aime d’un amour pur et désintéressé, sans se rechercher dans la douceur de cet amour ; qui l’aime par-dessus tous ses dons et quand même elle n’aurait rien reçu de Lui, et qui désire du bien à l’Objet ainsi aimé.

Nescivi !, Je n’ai plus rien su. Voilà ce que chante l’épouse des Cantiques après avoir été introduite dans le cellier intérieur. Il me semble que ce doit être aussi le refrain d’une louange de gloire (…). Le Maître l’a fait pénétrer au fond de l’abîme sans fond, pour lui apprendre à remplir l’office qui sera le sien durant l’éternité et auquel elle doit déjà s’exercer dans le temps qui est l’éternité commencée mais toujours en progrès.

 

Caeli enarrant gloriam Dei. Voilà ce que racontent les cieux : la gloire de Dieu.

Puisque mon âme est un ciel où je vis en attendant la Jérusalem céleste, il faut que ce ciel chante aussi la gloire de l’Eternel, rien que la gloire de l’Eternel.

Comment imiter dans le ciel de mon âme cette occupation incessante

des bienheureux dans le ciel de la gloire ?

Comment poursuivre cette louange, cette adoration ininterrompue ?

Saint Paul me donne une lumière là-dessus lorsqu’il écrit aux siens : Que le Père les fortifie en puissance par son esprit, quant à l’homme intérieur, en sorte que Jésus-Christ habite par la foi en leurs cœurs et qu’ils soient enracinés et fondés en l’amour.

Être enraciné et fondé en l’amour, telle est, me semble-t-il, la condition pour remplir dignement son office de Laudem gloriae.

Il veut que je croisse en Jésus Christ par l’action de grâces. En elle tout doit s’achever. Père, je vous rends grâces ; voilà ce qui se chantait en l’âme de mon Maître, et Il veut en entendre l’écho en la mienne. Mais il me semble que le cantique nouveau qui peut le mieux charmer et captiver mon Dieu est celui d’une âme dépouillée, délivrée d’elle-même, en laquelle il peut refléter tout ce qu’Il est et faire tout ce qu’Il veut. Cette âme se tient sous sa touche comme une lyre, et tous ses dons sont comme autant de cordes qui vibrent pour chanter de jour et de nuit la louange de sa gloire.

Les glorifiés ont ce repos de l’abîme parce qu’ils contemplent Dieu dans la simplicité de son Essence. Ils le connaissent, dit encore saint Paul, comme ils sont connus de Lui, c’est-à-dire par la vision intuitive, le regard simple, et c’est pourquoi, poursuit le grand saint, ils sont transformés de clarté en clarté par la puissance de son Esprit, dans sa propre image. Alors, ils sont une incessante louange de gloire à l’Être divin, qui contemple en eux sa propre splendeur.

Quand je serai toute identifiée avec cet Exemplaire divin, toute passée en Lui et Lui en moi, alors je remplirai ma vocation éternelle, celle pour laquelle Dieu m’a élue en Lui in principio, celle que je poursuivrai in aeternum, alors que, plongée au sein de ma Trinité, je serai l’incessante louange de gloire, Laudem gloriae ejus.

Quand j’aurai dit mon consummatum est, c’est encore elle, Janua caeli, qui m’introduira dans les parvis divins, me disant tout bas la mystérieuse parole [du psaume 121] : Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi, in domum Domini ibimus ! Quelle joie lorsqu’on m’a dit : allons à la maison du Seigneur !

Croire qu’un Être qui s’appelle l’Amour habite en nous à tout instant du jour et de la nuit

et qu’Il nous demande de vivre en société avec Lui…

C’est ce qui a fait de ma vie, je vous le confie, un Ciel anticipé.

Je vais à la Lumière, à l’Amour, à la Vie…

(ces dernières paroles)

 

O mon Dieu, Trinité que j’adore, aidez-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en vous, immobile et paisible comme si déjà mon âme était dans l’éternité. Que rien ne puisse troubler ma paix, ni me faire Sortir de vous, ô mon Immuable, mais que chaque minute m’emporte plus loin dans la profondeur de votre Mystère. Pacifiez mon âme, faites-en votre ciel, votre demeure aimée et le lieu de votre repos. Que je ne vous y laisse jamais seul, mais que je sois là tout entière, tout éveillée en ma foi, tout adorante, toute livrée à votre Action créatrice.

 

O mon Christ aimé crucifié par amour, je voudrais être une épouse pour votre Cœur, je voudrais vous couvrir de gloire, je voudrais vous aimer… jusqu’à en mourir! Mais je sens mon impuissance et je vous demande de me « revêtir de vous même», d’identifier mon âme à tous les mouvements de votre âme, de me submerger, de m’envahir, de vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu’un rayonnement de votre Vie. Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur.
O Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à vous écouter, je veux me faire tout enseignable, afin d’apprendre tout de vous. Puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière; ô mon Astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement.
O Feu consumant, Esprit d’amour, « survenez en moi» afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe: que je Lui sois une humanité de surcroît en laquelle Il renouvelle tout son Mystère. Et vous, ô Père, penchez-vous vers votre pauvre petite créature, « couvrez-la de votre ombre », ne voyez en elle que le « Bien-Aimé en lequel vous avez mis toutes vos complaisances ».
O mes Trois, mon Tout, ma Béatitude, Solitude infinie, Immensité où je me perds, je me livre à vous comme une proie. Ensevelissez-vous en moi pour que je m’ensevelisse en vous, en attendant d’aller contempler en votre lumière l’abîme de vos grandeurs.